Choses vues par Edouard Limonov fin 1992 à Moscou.
Sans doute le reportage le plus proche de la réalité jamais écrit à ce moment-là.
Une analyse à chaud, qui choqua tout le monde (ou presque) à l'époque. Et qui s'avère, avec le recul, d'une justesse inégalée.
Article publié dans le numéro 2 de L'AUTRE JOURNAL, en mars 1993.
Repris dans le livre "La sentinelle assassinée" - Ed L'Age d'Homme - 1995
CRÉPUSCULE MOYENÂGEUX
J’ai traversé le boulevard Tsvetnoi (le boulevard des Fleurs !) ; je me suis écarté
du sentier et ma jambe s’est enfoncée dans la boue jusqu’au genou. Près du Marché central, dans le morne crépuscule moyenâgeux, les passants piétinent à la queue leu leu de kiosque minable en kiosque
minable. Une montagne de neige boueuse à droite, une montagne de neige boueuse à gauche. Heureusement, un peu de neige fraîche vient de temps en temps cacher toute cette honte. Et, au printemps, la végétation recouvre l'obscénité
de ce paysage miséreux, l'embellit un peu.
« Asauvagement » général. « Ahaineusement » général aussi. Le prochain, c'est quelqu’un qu'on peut
dépouiller de ce qu'on n'a pas. Avec violence. La perestroïka suivie du régime Eltsine, au lieu d’« éduquer » la population dans le respect de la propriété privée, a réveillé le
sentiment contraire : le désir d’arracher cette propriété à autrui, le désir de VOL.
La femme est obligée de se cacher, de déguiser sa beauté,
car la beauté aussi est une valeur, un objet de désir, qui peut être volé. Donc la femme se dissimule dans des vêtements affreux. Les seules qui ne se cachent pas sont les prostituées et les épouses des grands
mafiosi de la politique (comme celle de Sobtchak, le maire de Saint-Petersbourg) et du crime. Mais même les prostituées ont peur. La grande peur hypnotise la Russie. Les procès des cannibales : il y en a un qui aimait les adolescents ;
un autre préférait les femmes ; le troisième, un gourmet, ne dévorait que le foie de ses victimes. Le plus célèbre étant le monstre de Rostov chez qui on a retrouvé les dépouilles de cinquante-trois
personnes.
La gare de Kurskii à Moscou, c’est la Cour des miracles. Des monstres, des mendiants, des invalides. Une odeur pestilentielle de misère. Au buffet de la gare devenu café-coopérative,
on mange des chiches-kebabs avec les mains, pendant que les pieds baignent dans une mare d'eau sale, puant l’urine. On s’essuie les mains dans des journaux.
Est composée d’entêtés mégalos, militants agressifs et hystériques. Tous ces petits Pol Pot sont prêts à affamer des millions des leurs, à les sacrifier, pour réaliser leurs lumineuses idées capitalistes comme, jadis, les idées communistes.
Intelligentsia certes, mais semi-illettrée
néanmoins. Incapable de maîtriser le monde moderne. Tous ont été dressés par un système archaïque. Ces produits de l’hermétisme du sous-sol culturel d'une banlieue du monde ne jurent que par le poète
Maïakovski, ne plaident que par le poète Mendelstam. Ne sont que d’impudents aveugles. Exemple : Mme Sakharov, cette corneille de cimetière. Repoussante, constamment la clope au bec. Dictateur de cuisine, elle reçoit en robe
de chambre les députés et les ministres, les insulte et leur donne des ordres. Veuve professionnelle comme la Jan Quing de Mao, elle a survécu à son mari le savant fou, Sakharov, Frankenstein père dont elle a hérité
son énorme pouvoir. Après un quart de siècle passé avec policiers, dissidents et détenus, elle a en elle quelque chose d’une détenue. L’empreinte de la « zone » — celle du goulag.
Les criminels
Ne sont pas les mêmes qu’en Europe. Tous les crimes sont empreints d’une cruauté gratuite sans commune mesure
avec leur enjeu. La loi de la « zone » s’est étendue à toute la Russie. On y retrouve la psychopathie de la « zone », le sadomasochisme, le commerce minable des kiosques. Le capitalisme de rationnement et les colis
de la liberté envoyés par l’aide humanitaire.
Le capitalisme criminel des détenus a triomphé en Russie. Ce qui explique qu’on y déteste
la Tcheka et la NKVD, qui sont les symboles de l’ordre d’une époque où il n’y avait qu’un seul parrain, le pouvoir politique, dont le droit à la violence était indiscutable. Arrête n’importe quel
Ivanov dans la rue et il te dira : « Mieux vaut un seul parrain que des milliers de parrains-mafieux. »
Gorbatchev-Eltsine
Gorbatchev
parle mal la langue russe. Avec cet accent indéfinissable d’apparatchik qui montre son peu d’intelligence. C’est évident pour une oreille russe, imperceptible pour une oreille occidentale. Naguère, dans les films soviétiques,
c’était les gars « honnêtes » qui parlaient comme ça. C’est peut-être ce côté honnête qui a tant séduit l'Occident. Le petit gars « honnête » que le Hasard avait
nommé chef suprême du grand empire. En vérité c'est un petit homme, c’est Akakii Akakievitch sorti de Schinel, une nouvelle de Gogol.
Une autre version du type
« honnête » de cette époque soviétique, c’est Eltsine, l’alcoolo sympa, le voisin. Il ne dépense pour se soûler « que » le pognon de l’avance sur salaire ; le reste, il le ramène
à sa famille. C’est pour cette image que le peuple l’a élu. Ce même peuple le surnomme aujourd’hui Zombie.
Dans le kiosque de la gare, un œuf. L’étiquette
indique : « l’œuf dur : 15 roubles ». Le même jour, la radio annonce : « Augmentation considérable du salaire mensuel minimum qui est porté à 2.500 roubles. » 166 œufs durs.
Dans les kiosques, il n’y a que des produits étrangers. Spécialement pour l’alcool. Bouteilles d’appellation en provenance de diable sait où ! En dix-huit ans de vie en Occident,
jamais je n’ai vu ces étiquettes. Dans quels sacs pakistano-coréano-vietnamiens ces bouteilles se sont-elles entrechoquées avant de se retrouver à Moscou ? Marchandises de dixième ordre, du dernier ordre... Destinées
à des sous-hommes.
Dans le train Adler-Moscou (en provenance du Caucase), une femme obèse (la contrôleuse) a converti son compartiment en bordel. Une fille russe ivre morte y est étendue,
la contrôleuse fait entrer les Caucasiens et empoche le pognon. Va-et-vient constant d’hommes à moitié nus. Cette fille ivre est-elle le symbole de la Russie moderne humiliée à ce point ?
La contrôleuse raconte en vendant ses bouteilles de vodka : « Les Azéris et les Arméniens se bagarrent à mort dans les trains, s’étripent au couteau. Ils écrivent
même sur les murs avec leur sang : “Karabakh”. »
Les Occidentaux
Ce sont les pires. Des petits charognards, des chacals,
des voleurs. Un Américain de Paris (alcoolique, drogué et psychopathe), que j’ai croisé jadis par hasard, a fondé la société d’exploitation des îles de Saint-Petersbourg ! Les sociétés
étrangères. dont aucune personne saine n’a jamais entendu parler en Occident, ne visent qu’à dérober les biens russes avant de se déclarer en faillite.
Les
journalistes
Presque sans exception, sont hostiles, hautains, ignorants. Arrivent à Moscou en sachant déjà ce qu’ils vont dire. Principe de base de leur reportage : il faut
que la démocratie l’emporte, même s’il faut pour cela que tous les Russes crèvent. Ulysse Gosset, le correspondant de TF1 à Moscou, russophobe, bourgeois bien soigné et ami des « démocrates »
au pouvoir. Il informe les Français sur la Russie de manière anecdotique. Son information est une information de classe.
Les soi-disant « businessmen » russes ?
Chapskas de fourrure à poils longs, cravates, visages de détenus relâchés la veille.
Leur but : gagner des sommes astronomiques en roubles le plus vite possible, avant que le pouvoir politique ne change. Convertir leurs roubles en dollars et s’enfuir à l’étranger. Ou alors devenir tout petit bourgeois. Leur modèle
: Artem Tarasov, le Bernard Tapie russe, aujourd’hui voleur réfugié en Suisse.
Et la race entière de tous les roublards ventreux... Ceux qui, placés à la tête
des « collectifs de travail » sont devenus les propriétaires des immeubles, des imprimeries, des théâtres, des cinémas, des camps de pionniers ou des écoles maternelles. Ces roublards primitifs et avares ressemblent,
avec leur ventre, à des femmes enceintes.
« Je voudrais louer un bureau. » D’accord, mais paiement en dollars exclusivement. Nous marchandons. Une
semaine plus tard, je reviens signer le contrat. « Mais non, Limonov. Les dollars, c’est pour notre “collectif de travail” ; le contrat, lui, est en roubles. Il faut encore en payer quelques centaines de milliers. » Il sourit.
C’est clair, il s’en est voulu pendant toute la semaine passée de ne pas m’avoir demandé davantage de fric. Il est propriétaire d’un immeuble immense au centre de Moscou, y compris d'une maison d’édition
et d’une imprimerie, parce qu'il était directeur de l’édition au moment de la privatisation !
La politique
N’existe
pas. Les boyards (nobles de l'ancienne Russie) passent d’un camp à l’autre, comme au Moyen Age. Certains boyards changent « d’opinion politique » plusieurs fois par saison. Du PCUS à Gorbatchev, de Gorbatchev à
Eltsine. De Eltsine à qui ? Le nationalisme commence à être à la mode, les boyards vont-ils se ruer sur le Front de salut national ? Barbus, ils portent eux aussi des chapskas splendides, ce sont de vrais boyards perfides, comme
au XVIe siècle. Là, je comprends Ivan le Terrible qui s’entoure de jeunes tueurs.
Le taux de mortalité ? Il est largement supérieur au taux de natalité depuis un an.
Les femmes russes ne font plus d’enfants. Le refus de faire des enfants, c’est la plus grande preuve de méfiance. Méfiance face au gouvernement, aux « réformes », aux leaders, au Soviet suprême, mais surtout
aux hommes, aux mâles russes qui ne peuvent pas assurer la survie de leurs descendants, ces petits animaux humains.
Les journaux
Ouvertement
mensongers. Dans Moscovski Komsomoletz (journal populaire de Moscou à orientation « démocratique », tirage : 1,5 million d’exemplaires) du 17 novembre, on peut lire un article intitulé « Dans
le pensionnat Zvenigorodski, on préparait les listes des futurs fusillés ». Dans cet article, on m’accusait ni plus ni moins de participer à la préparation du renversement du gouvernement actuel de Russie et de rédiger
des listes noires. Selon ce même journal, dans ce pensionnat, à 40 km de Moscou, s’est tenu le Forum de l’unification de la Russie patriotique ; d’après eux, « les sessions se tenaient à huis clos... On s’y
contentait d’admirer des emblèmes ressemblant à la svastika et d’y retrouver des visages qu’on avait vus et revus à la télé jusqu’au vomissement, comme ceux du général Sterligov, du général
Makashov, de Limonov...». Le journaliste poursuit : « Ils y ont discuté du Salut de la Russie... Une des solutions proposées était l’arrestation et l'exécution de dix personnes : Eltsine, Gaidar, Burbulis. Schakhrai...
tous ceux-là sans doute. » Or, je n’ai jamais mis les pieds au pensionnat Zvenigorodski. Je n’ai même jamais entendu parler de ce Forum de l’unification. Et ce jour-là, j'ai passé toute la journée en
compagnie d’hommes et de femmes de convictions plutôt « démocrates » : le journaliste de la télé Kostia Emst, le critique d’Isvestia Victor Malukhin, la journaliste de Semiya Victoria
Schokhina.
Les nouveaux Etats
Etats issus de l’Union soviétique sont des créations ubuesques. Les Républiques
caucasiennes n’ont jamais existé auparavant dans l’histoire. Ce sont des « démocraties criminelles ».
Dans la ville abkhaze de Soukhoumi, certains régiments de
l’armée de Géorgie (du « démocrate », Edouard Chevardnadze) stationnent comme des forces d’occupation entièrement formées de criminels de droit commun. Dix-sept mille criminels ont été
relâchés pour être engagés dans l’armée. Ils se promènent comme autant de « tontons-macoutes ». Vestons de cuir, chaussures d’importation, Kalachnikov sur l’épaule.
Il y a quatre ans, l’Arménie décidait de « libérer » le Karabakh. Naguère, c’était un pays à l’agriculture prospère. Aujourd’hui, en Arménie,
on rationne le pain et la farine. Et c’est la Turquie (oui, la Turquie !) qui envoie de la farine et du pain. « Pas assez ! » dit Charles Aznavour à la télé française. Quitte à dire n’importe quoi,
il ferait mieux de dire merci.
Les armées criminelles des Etats nouveau-nés ont pris la mauvaise habitude d’assassiner ou de prendre en otages les officiers et soldats russes. Pourtant
: où fuient les réfugiés arméniens, azéris ou géorgiens ?... En Russie.
En 1992, des Russes, incorporés de force dans l’armée moldave de Kishinev
se sont battus contre d’autres Russes défendant la République de Transnestrie. Car vingt-cinq millions de Russes sont hors des frontières de la Russie. Sous l’uniforme d’une quinzaine d’autres Etats, ils tirent
sur leurs frères avec des armes supermodernes. La destruction de l’Union soviétique, c’était aussi une invitation au fratricide.
Dans les Républiques baltes, les mœurs
politiques sont légèrement différentes : il s’agit là de Républiques racistes. La Constitution estonienne plairait sans doute aux esclavagistes du XVIIe siècle. Car elle dénit aux Russes les droits de
vote, de propriété et de citoyenneté (même les pièces d’identité sont de couleurs différentes !).
La nouvelle espérance russe
Le nouveau messie, c’est le premier ministre Tchernomirdin. Les députés du Congrès du peuple de Russie ne semblent pas superstitieux. Pourtant, le nom de Tchernomirdin rappelle étrangement
les deux plus grands désastres de l’histoire récente : Tchernobyl et Tchernenko.
Mais pour les Russes, le nom de Tchernomirdin s’associe avec les noms caricaturaux des Ames
mortes de Gogol comme Tchitchikov, Korobotchka, etc.
Diagnostic
La Russie est un pays psychiquement malade. Les malades sont les
criminels, les businessmen, les députés du peuple, les paysages de la campagne, les rues, les chiottes.
Cette Russie malade ne peut pas être sauvée par Tchernomirdin. Le temps des
technocrates et des économistes est passé. Trop tard. Le pays a besoin de... d’un autre remède. Les démocrates en appelle même à un nouveau Pinochet.
Je viens
de revoir deux vieux films américains. Le premier, c’est Gabriel au-dessus de la Maison-Blanche, de 1933. Produit, et probablement écrit, par William Randolph Hearst. Au cours d’un accident de voiture où il manque
de trouver la mort, le nouveau président des Etats-Unis a une illumination : l’archange Gabriel lui remet le pouvoir au nom de Dieu. Du coup, il déclare la loi martiale, incorpore tous les chômeurs dans l’armée, fusille
en masse tous les gangsters du pays, oblige militairement les pays européens à payer leurs dettes. Le deuxième, This Day and Age (Le Triomphe de la jeunesse), également de 1933, est de Cecil B. De Mille. Il précise
le traitement de la maladie. Dans la scène clé du film, une foule de cinq mille jeunes gens, indignée par l’acquittement d’un homme riche accusé de meurtre, le tire de prison pour le juger sur la place centrale.
En 1933, les Etats-Unis ont enduré une dure crise, ou plutôt plusieurs crises : économique, politique et morale. Pourtant, en 1933, l’Amérique n’était pas retombée
au Moyen Age, alors que la Russie d’aujourd’hui l’est.
Edouard Limonov- 1992