5 interviews d'Edouard Limonov

Pour qui s'intéresse à Edouard Limonov, il est indispensable de lire la longue interview qu'il a accordé à Moscou au journaliste Axel Gyldén (publiée en livre aux Editions de l'Express).

Interview réalisée debut 2012, c'est à dire bien avant les évènements en Ukraine. Depuis cette date la position d'Edouard Limonov vis à vis de Poutine a évoluée.

 

Quelques extraits  pour se mettre en appétit.  

                           Attention, ça secoue... 

 


AXEL GYLDEN :  Depuis le commencement des années 1990, vous aviez complètement disparu des écrans radar français, tricard du milieu littéraire parisien en raison de votre engagement pro-serbe en Yougoslavie. Et voilà que le livre d’Emmanuel Carrère a fait de vous un phénomène littéraire. Quelle résurrection !



EDOUARD LIMONOV : Je vois cela comme une victoire, une revanche et même mieux : une vengeance.

Le monde compassé des lettres françaises me snobe depuis vingt ans. Et voici que je m’impose à nouveau à lui, en tant que héros d’un roman populaire. C’est non seulement très agréable. Mais aussi, cela démontre que je reste intéressant pour les Français.

C’est logique : la France est un grand pays littéraire ; et, moi, je suis un grand écrivain, comparable à Céline et à Jean Genet. Le plus beau est que je m’impose à nouveau sans avoir rien renié de moi-même. Je n’ai pas plié, ni cédé, ni mis un genou à terre : le bouquin de Carrère est une reconnaissance de ma personne dans sa totalité. Vous êtes obligé de m’accepter tel que je suis.

Je suis un peu comme Bakounine, le théoricien de l’anarchisme qui a posé les bases du socialisme libertaire. Sa notoriété agaçait beaucoup son contemporain Karl Marx. Pourtant, ce dernier n’a pas eu d’autre choix que de constater l’importance de Bakounine, reconnu dans le monde entier.

Il paraît que, selon Le Canard enchaîné, Nicolas Sarkozy a recommandé à son entourage de lire Limonov d’Emmanuel Carrère. "Je vous le conseille pour comprendre la Russie, a-t-il dit. Il ne faut pas oublier que ce pays, c’est trente fois la France."

C’est tout de même une bonne indication de ma popularité que j’évalue à 50-50 : la moitié des gens m’exècre, l’autre moitié m’admire. Ça me va : moi je ne cherche pas l’admiration, ni ne me préoccupe de la haine de certains.


Tout le monde n’est pas admiratif d’Edouard Limonov. Des jurés ont écarté Limonov de la liste du prix Goncourt 2011, au prétexte que vous seriez particulièrement antipathique...


— Cela ne me surprendrait pas. J’ai lu les commentaires négatifs de Didier Decoin, secrétaire général de l’Académie Goncourt.

Son point de vue reflète le genre de pensée en vogue en France, pays idéologiquement démodé et archaïque dont les intellectuels sont enfermés dans des dogmes dépassés : ils vivent à l’époque du stalinisme et du nazisme, et ne comprennent rien à la modernité.

De toute façon, les prix littéraires, c’est de la merde. Regardez le prix Nobel : presque toujours à côté de la plaque. Une poignée de génies l’a obtenu tandis qu’une centaine d’écrivains médiocres ont été récompensés. Qui, par exemple, se souviendra du poète suédois Tomas Tranströmer, lauréat 2011 ?

Le prix Goncourt, c’est encore pire. Le bouquin de Carrère est, paraît-il, de très loin supérieur à L’Art français de la guerre, du lauréat Alexis Jenni, que je n’ai pas lu. Et pourtant, ce dernier l’a emporté. Mais il est vrai que la plupart des Goncourt disparaissent aussitôt qu’on a tiré la chasse d’eau.

Inutile de s’interroger sur la nature humaine : elle est vindicative, revancharde, envieuse. Chez nous, en Russie, c’est pareil : une partie importante de l’intelligentsia me déteste. Parfois, tout simplement, les gens de ma génération me jalousent parce que je suis connu et eux, non.

C’est une histoire vieille comme le monde : les premiers écrivains chrétiens ont déjà suffisamment écrit sur la puissance du sentiment de jalousie.


Quoi qu’il en soit, vous devez une fière chandelle à Emmanuel Carrère et son Limonov dont les ventes frisent le chiffre record de... 300.000 exemplaires !


— 300.000 ? Tant mieux pour lui. Mais, savez-vous qu’en Russie, la diffusion de certains de mes livres a dépassé quelques millions, notamment "Le poète russe préfère les grands nègres" et "Oscar et les femmes".

J’ai fait le calcul : en 1991 et 1992, j’ai vendu 4 millions d’exemplaires. C’est juste pour vous dire que les succès de librairie, je connais.

Il est certain que le succès de Carrère m’a bien servi. Mais j’ai aussi servi Carrère. Notre couple est comparable à celui de Régis Debray et Che Guevara. Sans le Français, qui a présenté le révolutionnaire au public européen, Guevara n’aurait probablement pas eu la même aura.

Et voyez Jésus-Christ : sans la trahison de Judas, il serait peut-être tombé aux oubliettes de l’histoire. Je comprends très bien comment fonctionnent les choses : à l’image de Sibylle qui guide Enée vers les flammes, dans l'Énéide de Virgile, il faut être deux pour pénétrer aux Enfers.

Tout cela est très positif : la France s’intéresse de nouveau à mon œuvre qui compte plus de cinquante livres. Or "Le poète russe préfère les grands nègres" est depuis longtemps épuisé et non réédité. Sur Amazon, sa cote dépasse 300 euros. À vrai dire, j’estime que sa vraie valeur se situe plutôt autour de 3.000, voire de 30 000 euros, mais passons. Il sera bientôt réédité, j’imagine. Certains de mes livres, encore inédits en France, seront peut-être traduits.       

["Le poète russe préfère les grands nègres" sera réédité par Flammarion, quelques mois après cette interview.

"Le Livre de l'eau" sorti en 2002 en Russie, sera publié en France en 2014 aux Editions Bartillat]


Quelle est celle de vos vies — voyou, poète, clochard, valet de chambre, écrivain, soldat, politicien... — que vous préférez ?


— Mais je n’ai eu qu’une seule vie ! Emmanuel Carrère envisage ces séquences comme les pièces d’une mosaïque invraisemblable. Selon moi, il s’agit d’un ensemble très cohérent... à quelques rares exceptions près.

Des journalistes français m’ont demandé si le Limonov du roman était conforme à l’original. J’ai refusé de répondre. Un jour, peut-être, je dirai ce que je pense du bouquin de Carrère. Il a lu tous mes livres, tous mes articles, il m’a interrogé pendant quinze jours. En tout cas, il a fait du bon boulot, même si un écrivain russe aurait probablement tiré un livre et un portrait différents.

Carrère me décrit comme un type froid. C’est amusant car, à mon avis, il l’est encore bien davantage. C’est un type réservé, fermé, coincé. Nous ne sommes pas amis mais je l’aime bien. Entre lui et moi, il y a une grosse différence. Pour ma part, je ne crains pas de me présenter avec mes défauts. Lui veut avoir l’air acceptable. Il faut qu’il mûrisse un peu. C’est bien de ne pas être parfait, d’avoir des imperfections.

J’ai toujours pensé que j’avais des choses à dire. Du temps où je vivais à Paris, dans le Marais, je voulais que l’on m’écoute. Maintenant, j’ai à nouveau la possibilité de m’expliquer pour que les Français comprennent qui je suis. Certains disent que je suis un antihéros ou un salaud. C’est faux. Je suis, au contraire, un gentleman digne de respect. Il faut juste prendre le temps de comprendre mes motivations.

Jusqu’à présent, toute la vie politique russe du XXIe siècle a été dominée par Vladimir Poutine. En dépit de l’aversion qu’il vous inspire, admettez-vous que le maître du Kremlin est un politicien habile ?


— Poutine n’est pas un politicien, c’est un administrateur. Il l’a toujours été. Lorsque, dans les années 1980, il était un petit colonel du KGB en poste à Dresde, en Allemagne de l’Est, il ne faisait pas le travail d’un officier mais celui d’un bureaucrate qui chaque jour doit chercher la meilleure manière de tuer le temps. Et pour cause : la Stasi [La Stasi est la police secrète est-allemande] était tellement efficace qu’elle n’avait nul besoin des gens du KGB. Après, Poutine a travaillé comme fonctionnaire auprès d’Anatoli Sobtchak, le maire de Leningrad — rebaptisée Saint-Pétersbourg en 1991, sous son mandat.

En réalité, la carrière de Poutine n’est pas celle d’un politicien qui a dû conquérir sa place au sein d’un parti et se débattre dans des luttes internes. Il n’a jamais eu à subir la moindre compétition. Il est entré en politique par une porte dérobée, comme un pistonné, lorsque Boris Eltsine, croulant, l’a désigné comme successeur.

Lors de ses deux premiers mandats [2000-2008], Poutine s’est comporté comme un play-boy : paresseux et superficiel, il aimait jouir des attributs matériels du pouvoir. Souvenez-vous de la tragédie du sous-marin Koursk, en 2000 : il n’a même pas eu le simple réflexe politique de quitter sa villégiature de Sotchi pour manifester sa solidarité et sa compassion avec les familles des victimes. Un vrai con.

Au pouvoir, comment a-t-il transformé la Russie ?


— Il a instauré — surtout à partir de son second mandat, commencé en 2004 — une sorte de dictature. Il a multiplié les entraves à la démocratie, par exemple, en truquant les élections, en durcissant les lois sur la création des partis politiques, en contrôlant les médias audiovisuels, en manipulant la justice. Il a créé autour de lui un vide politique, tué tout débat et instauré un État policier où le pouvoir, comme en Chine, appartient à une petite caste. Par ailleurs, il n’a pas développé le pays : la recherche scientifique ne fait plus référence, l’agriculture est en ruine et le système éducatif s’écroule.

Pour les produits de première nécessité, la Russie dépend des importations. Dans nos supermarchés, les pommes de terre russes sont quasi introuvables. Nos patates proviennent de Hollande tandis que de nombreux fruits arrivent de Pologne. Nous sommes dans une situation de totale dépendance alimentaire. Stratégiquement parlant, c’est extrêmement dangereux. La Russie ne produit rien d’autre que du pétrole et du gaz. Mon pays n’est qu’un pipeline.


Vladimir Poutine est-il un dictateur ?


— Oui, mais pas un dictateur du XXe siècle ; un dictateur du XXIe siècle, ce qui est différent. Staline régnait par la violence et la terreur, Poutine, par le mensonge total. La télévision ment, la justice ment, notre personnel politique ment, les partis politiques autorisés sont bidons et les élections équivalent à un simulacre de démocratie. Il a construit un grand village Potemkine où rien n’est vrai.

Sous Poutine, la répression n’atteint pas des sommets staliniens mais elle dépasse en violence l’époque de Brejnev. Aujourd’hui, les peines de prison sont plus lourdes. Le code pénal s’est durci. À l’époque soviétique, il était rare que les condamnations dépassent cinq ans ; aujourd’hui elles atteignent fréquemment vingt-cinq ans.

Et regardez l’affaire de l'ex-oligarque Mikhail Khodorkovski.  
 Au terme de ses deux procès successifs, il a écopé de quatorze années de réclusion et ne sera libérable qu’en 2017. Même si Khodorkovski n’est pas un saint, c’est totalement disproportionné. Et je vous ai déjà parlé de simples militants condamnés à cinq ans de prison pour trouble à l’ordre public : c’est fou.



À votre avis, où se situe aujourd’hui la Russie au niveau international ?


— À la hauteur de la botte des États-Unis ! Regardez le comportement de Poutine, le 12 septembre 2001, au lendemain de la tragédie des attentats terroristes de Manhattan. Il pleurnichait, il était en larmes. C’est bien gentil d’exprimer son humanité. Mais qu’a-t-il fait ? Il a concédé à l’Amérique l’usufruit de nos bases militaires en Asie centrale, comme ça, sans contrepartie. En pratique, il a livré l’Asie centrale aux Américains.



Quoi qu’il en soit, la voix de la Russie, inaudible dans les années 1990, se fiait de nouveau entendre dans le concert des nations.



— Cela n’est qu’une illusion. Prenez la Libye, notre allié historique : la Russie a été incapable d’y empêcher les bombardements français et américains. Résultat, ce pays est devenu une terre sans loi — ce qui, soit dit en passant, n’est pas dans l’intérêt de la France. Il ne faut pas prêter attention à la « com » de Poutine ; il faut regarder comment il agit. Or partout, il réduit notre présence, de Cuba au Vietnam en passant par l’Afrique. Notre armée est vétuste, nos avions sont des vieux coucous. Nous ne faisons peur à personne. La Russie n’est pas respectée.



Vous faites erreur : Vladimir Poutine fait peur aux Occidentaux.



— Quelle blague ! Les Occidentaux n’ont peur de personne. Les dirigeants européens sont des cannibales, toujours prêts à écraser le reste du monde.

L’Europe a peur de Poutine ? Mais c’est l’Europe qui terrorise la planète depuis deux millénaires. Sur ce point, les musulmans ont raison. L’Europe est une force destructrice et ses dirigeants sont des cannibales.

Quant à la Russie, elle n’a jamais, jamais, jamais agressé l’Occident. Napoléon est venu chez nous, Hitler est venu chez nous : l’appétit cannibale des Européens n’est jamais rassasié.

Lorsque je vois des « photos de famille » de conseils de ministres européens, je ne peux m’empêcher de penser à leur voracité de conquistadors. Elle se lit sur leurs visages affreux. On dirait des mecs qui ont bu de l’alcool pendant des générations entières, avec leur haleine pourrie ! Avec de tels visages, de tels yeux, on peut dévorer des enfants tous les jours. Regardez les Hollandais. Des sadiques… Toujours maigres, très agressifs… N’oubliez pas qu’ils étaient les plus nombreux dans les rangs des Waffen SS de Hitler… Maintenant, ils soutiennent toutes les aventures militaires des États-Unis et de la Grande-Bretagne… Des amateurs de destruction, je vous dis. Toujours prêts à prêter main-forte aux Américains.



Venant de la part d’un admirateur de l’impérialisme soviétique, la critique contre l’impérialisme européen est un tantinet surprenante…



— À ma connaissance, ce ne sont pas les Soviétiques qui ont colonisé les deux Amériques, l’Afrique, l’Inde et l’Indochine, ce sont les Européens…



Combien de temps, selon vous, Vladimir Poutine restera-t-il au pouvoir ?



— Moralement, il est déjà perdu. Le pays ne veut plus de lui. En tout cas, la population active ne veut plus de lui. Les riches, les pauvres, l’intelligentsia et même les policiers et les militaires en ont assez. Il a beau détenir les leviers du pouvoir, il est usé. La détestation des gens est une chose invisible mais elle est là.



Pourtant, Poutine a de nouveau été élu le 4 mars. Même sans fraude, il l’aurait probablement été. Et depuis, les manifestations de l’hiver dernier ont cessé.



— Il y a deux problèmes. D’un côté, Poutine est usé par le pouvoir et, en même temps, drogué au pouvoir. Bref, son pouvoir s’effrite. De l’autre, l’opposition est désorganisée. Cependant, le mécontentement populaire, déjà important, continue de croître. Les circonstances de la fin du règne de Poutine seront dramatiques.



Qu’est-ce que l’âme russe ?



— L’âme russe, c’est moi ! Un mec qui prend des risques sans réfléchir aux conséquences. Le Russe se jette dans des situations où l’Européen n’irait pas. Il ne faut pas trop réfléchir. Ou alors, plus tard. Faute de quoi, on reste le cul sur sa chaise, incapable de construire son histoire. Il faut vivre tant que l’on est vivant.



C’est peu de dire que vous avez connu des expériences variées. Qu’aimeriez-vous faire que vous n’ayez encore expérimenté ?



— Je fais de gros efforts pour gagner politiquement. Le désir de vaincre est mon moteur depuis toujours. Dans la phase actuelle, je ne travaille pas pour la mise en œuvre d’un programme. Avec les autres partis, je lutte pour qu’existent des élections libres et que la Russie se débarrasse de l’État policier.

Si le régime de Poutine tombait, je serais satisfait car je sais tous les efforts que j’ai mis en œuvre pour atteindre cet objectif. Dans une seconde phase, je voudrais que mon parti, l’Autre Russie, participe aux élections afin de réaliser notre programme : le socialisme moderne.



Comment aimeriez-vous mourir ?



— Il faut être assassiné. Voilà qui est digne. C’est mieux que de mourir d’une crise d’hémorroïdes.



Qu’aimeriez-vous qu’on dise de vous ? Comment aimeriez-vous être enterré ?



— Cela m’est égal. Mais je veux que l’on s’intéresse à ma vie et à mon œuvre après ma mort. J’ai déjà prévenu mes copains du parti : pas d’embaumement. Et si quelqu’un s’avise de m’ériger une statue, allez la détruire au marteau-piqueur !



Que voulez-vous transmettre aux jeunes générations ?



— L’idée qu’il demeure possible d’être un héros au XXIe siècle.



Avez-vous des regrets ?



— Pas vraiment. Je n’ai pas commis de grandes erreurs. J’ai commis de petites erreurs.

Par exemple : je suis resté trop longtemps, 13 ans, avec ma femme Natalia Medvedeva. J’aurais mieux fait de rester trois ans avec elle, puis de sortir avec cinq copines différentes en restant deux ans avec chacune. Cela aurait été beaucoup plus instructif et intéressant.



Maintenant qu’Emmanuel Carrère vous a, d’une certaine façon, réhabilité, que certains de vos livres sont réimprimés en France et que les journalistes français vous sollicitent, n’êtes-vous pas tenté de faire une virée à Paris afin de savourer votre victoire ?



— L’un de mes plus grands plaisirs, je l’ai savouré à l’occasion de mon soixantième anniversaire, bien que je déteste ce genre de cérémonie. J’étais en prison tandis qu’à la Maison centrale des écrivains, à Moscou, était organisée une soirée en mon honneur, avec une exposition photos, des discours et des petits fours. La salle était pleine de gens. Moi j’étais en prison, et c’était beaucoup mieux comme ça. Si j’avais été présent, sur la scène, j’aurais eu l’air con, vulgaire et stupide.

Aller à Paris ? Pour quoi faire ? Pour dire que je suis un type bon, que je ne suis pas si méchant… Aucun intérêt. À mon âge, j’ai d’autres plaisirs. Et ma vanité est depuis longtemps satisfaite. Il vaut beaucoup mieux que l’on parle de moi en mon absence.



À 69 ans, il serait peut-être temps d’envisager de prendre des vacances ?



— Je n’en ai jamais pris. Je n’ai jamais voyagé avec l’idée de me reposer ou de visiter des endroits. Tous mes déplacements avaient un objectif professionnel : participer à un salon littéraire, tenir un meeting, faire la guerre. Voilà mon idée des vacances. Le tourisme est une occupation artificielle, inintéressante. Regarder une carte postale procure autant de plaisir.

Cependant, j’aurais aimé explorer l’Afrique au temps de Livingstone et Stanley. Ce n’était pas du tourisme, c’était une aventure trépidante, une lutte pour la vie.

    L’industrie du tourisme me dégoûte. J’étais ravi quand j’ai appris que des requins avaient dévoré des touristes allemands en Égypte !

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INTRODUCTION DE L'INTERVIEWER AXEL GYLDEN

Chez Edouard Limonov au cinquième étage d’un immeuble de l’avenue Lénine, à la périphérie de Moscou, c’est un garde du corps qui vous ouvre la porte. Juste derrière, en veste et col roulé noirs, droit comme un i et sec comme un coup de trique, se tient le "sulfureux" écrivain international, politicien russe et agitateur d’idées.

D’une poignée de main ferme, il accueille ses visiteurs sans manières dans un appartement de 100 mètres carrés à la déco minimaliste : quelques chaises, un bureau en formica, un fauteuil en skaï et, sur les murs gris, trois ou quatre photos où l’on reconnaît le maître des lieux.


Sur l’une, il pose en imperméable en haut de Notre-Dame. À l’arrière-plan, la ville qui l’a fait écrivain et où il n’est pas retourné depuis vingt ans : Paris. Sur le mur d’en face, un cliché de 2002 le présente menotté et la crinière avantageuse.

  "Derrière les barreaux, conserver ses cheveux relève de l’acte de résistance", précise, de sa voix métallique, le coriace ex-détenu qui fut emprisonné à la suite d’une sombre histoire de tentative de coup d’État au Kazakhstan jamais élucidée.

    C’est dans ce décor austère qu’à l’automne 2011, j’ai rencontré Edouard Veniaminovitch Savenko, alias Edouard Limonov, pour la première fois.

J’étais venu, pour L’Express, lui demander son avis sur le livre qu’Emmanuel Carrère venait de lui consacrer et qui connaissait déjà un succès fulgurant.

 Il n’a pas voulu dire exactement ce qu’il pensait de ce Limonov. Cependant, il était clair que l’écrivain russe, tricard à Paris en raison de son engagement pro-serbe en Yougoslavie vingt ans auparavant, se délectait de cette réhabilitation inattendue offerte sur un plateau par le romancier français.

La trajectoire ô combien picaresque d’Edouard Limonov se confond avec le destin de la Russie, depuis Khrouchtchev jusqu’à Poutine, et les soubresauts de notre époque, des années Mitterrand à celles de Slobodan Milosevic.

Enfant surdoué puis adolescent rebelle, voyou et ouvrier en Ukraine, « Eddy » devient poète underground à Moscou, majordome au service d’un milliardaire à New York, écrivain déjanté (puis pestiféré) à Paris, soldat dans les Balkans, chef du parti « nasbol » (national-bolchevik) — interdit depuis 2007 — à Moscou, prisonnier politique, provocateur professionnel et, enfin, héros d’un best-seller en France, recompensé par le prix Renaudot.



Quelques jours après ma visite à Limonov, l’interview a paru dans L’Express sous le titre : « Staline régnait par la violence, Poutine, par le mensonge total. »

Après quoi, Nathalie Riché, éditrice à L’Express, m’a sollicité pour un livre d’entretiens avec celui qui se présentait jadis comme un  "bandit", un  "petit salaud"  ou encore  "une grande gueule coiffée d’une casquette de prolo".

 Idée soumise à Edouard Limonov, qui a aussitôt accepté d’évoquer sa vie, son œuvre. Au cours du même hiver, muni d’un magnétophone, je suis retourné avenue Lénine, en prenant soin d’arriver à l’heure au rendez-vous malgré les invraisemblables embouteillages moscovites, car j’avais appris que Limonov est un homme d’une ponctualité maniaque, ce qui nous fait au moins un point commun.

 Le présent livre est le fruit de nombreux entretiens réalisés durant l’hiver 2011-2012, saison pendant laquelle Limonov fut interpellé et placé en garde à vue plusieurs fois en raison de son action à la tête de Stratégie-31.

Ce mouvement antisystème et anti-Poutine se réunit tous les 31 du mois sur la place Triumfalnaya, à Moscou, pour réclamer le droit à la liberté de réunion garanti par l’article 31 de la Constitution.

Edouard Limonov n’est pas antipathique, loin de là, ni particulièrement chaleureux. C’est d’ailleurs l’essentiel de son charme. Comme il est plaisant, à l’heure de la tyrannie de la « com » et de la séduction, de rencontrer quelqu’un qui ne cherche pas à vous plaire ! Indifférent au qu’en-dira-t-on, Limonov balance au contraire ses réponses comme autant de cocktails Molotov, parfois accompagné d’un rire sardonique à la manière de Joker, le personnage border-line et nihiliste de Batman.

Cette manière d’agir est un rien déstabilisante. Elle est également rafraîchissante. Car, au moins les propos de Limonov procèdent-ils d’une pensée réellement personnelle, hors sol et hors cadre, qui a le mérite d’interroger notre mode de pensée occidentale assis sur tant de certitudes.

Tout en l’écoutant énoncer « sa » vérité dégoupillée, on se demande si celle-ci est à prendre au premier, au second ou au troisième degré. Tout bien réfléchi, c’est au premier. Au fil de la conversation, l’inquiétude persiste. À chaque instant, on s’interroge : où pétera la prochaine limonka (« grenade », en russe) ? Quand et sur quel terrain glissant le guérilléro urbain passera-t-il à l’attaque ?

Tour à tour mégalo, fanfaron, lumineux, agressif, excessif, foutraque ou de mauvaise foi, Limonov, 69 ans, n’a pas renoncé à mener combat contre l’esprit bourgeois et tous ceux qu’il considère comme ses porte-paroles, pêle-mêle : Mikhaïl Gorbatchev (« un plouc »), BHL (« le troubadour de la rive gauche»), Bernard Pivot («voyez son visage sans volonté... »), Salvador Dali (« un minable ») !

Il y a assurément du Sid Vicious, chanteur et bassiste des Sex Pistols, chez cet écrivain qui se présentait naguère comme le « punk de la littérature russe » et, aussi, un peu de Louis-Ferdinand Céline, avec qui il partage le glorieux statut de « pestiféré » des lettres.

Sans aucune animosité, un leader des manifestations anti-Poutine de l’hiver 2011-2012 m’a récemment assuré qu’en son for intérieur, Edouard Limonov avait sans doute 14 ans d’âge mental.

Avoir conservé son âme d’enfant n’est pas un défaut. Égocentrique comme on l’est à l’adolescence (il assume), Limonov possède l’art de transformer la moindre anecdote ou le plus insignifiant des événements en récit d’aventure dont il est le personnage central.

Il suffit qu’il ait séjourné dans la même ville, Rome, qu’un terroriste des Brigades rouges dans les années 1970, sans avoir jamais fréquenté ni croisé ce dernier, pour que Limonov trouve une signification historique à cette banale coïncidence et, mieux, fasse du terrorisme italien d’extrême gauche un élément de sa propre autobiographie parlée.

La plupart du temps, cependant, il est bien au plus près des événements qu’il raconte, assis aux premières loges ou protagoniste.

Interviewer un tel énergumène est évidemment périlleux. À un moment, après l’avoir interrogé sur ses qualités et ses défauts, j’ai risqué : « Monsieur Limonov, qu’est-ce qui vous fait rire dans la vie ? » Réponse du tac au tac : « Votre question est débile, digne d’une émission de télé ! » Un seau d’eau glaciale versé sur ma tête aurait fait le même effet. Mais j’étais doublement prévenu.

 Un : Limonov est un homme cassant, qui n’encombre pas la conversation de fioritures. Deux : le bâton de TNT limonovienne est d’un maniement délicat. En une phrase un tantinet agressive (et, à ses yeux, l’agressivité est une qualité), il avait marqué son territoire en rappelant, comme il le fait souvent, qu’il n’est pas « n’importe quel Tourgueniev ».

Edouard Limonov n’a pas toujours raison mais là, c’était le cas. Nous n’étions pas à la télévision. Et Limonov, unique en son genre, n’est pas n’importe qui.

À l’hiver 2011-2012, les manifestations pacifiques anti-Poutine, consécutives aux élections législatives de décembre, se multiplient. Dans son appartement de Moscou, Edouard Limonov, partie prenante dans la mobilisation populaire, prédit la fin prochaine du « néotsarisme » poutinien qui entre dans sa douzième année. Mais l’écrivain et activiste russe savoure aussi, à distance, une autre victoire, personnelle.

A Paris, on ne parle que de lui. Limonov, la biographie très personnelle que lui consacre Emmanuel Carrère, vire au phénomène d’édition. Publié au début du mois de septembre 2011, l’ouvrage s’est déjà vendu à presque 300 000 exemplaires moins de six mois plus tard. Et voici le sulfureux Edouard Limonov soudain réhabilité.

 

D'autres larges extraits de cette interview à lire ici  

 

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TRÈS INTÉRESSANTE INTERVIEW DE LIMONOV PARUE DANS LA REVUE "ÉLÉMENTS" DE AOÛT/SEPTEMBRE 2019.

CLIQUER POUR POUVOIR LIRE.

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      INTERVIEW PARUE DANS CAUSEUR                           Octobre 2013

 


Entretien avec Édouard Limonov. Propos recueillis par Jacques de Guillebon et Luc Richard.



Pour rencontrer Edouard Limonov, il faut trouver la bonne entrée d'un immeuble gris de style soviétique, sur Leninski Prospect, à Moscou. Puis attendre devant une porte que l’un de ses gardes du corps vienne vous ouvrir et vous conduise jusqu’à son chef. Celui-ci ouvre une porte lourdement cadenassée.

Les cheveux blancs en brosse, une barbiche à la Lénine, l’écrivain reçoit dans un bureau au mobilier spartiate. Dans une bibliothèque, on aperçoit "Las Vegas Parano", de Hunter S. Thompson et "Les Fleurs du mal".

Quelques photos sont accrochées aux murs, dont une, en noir et blanc, avec le chef serbe Radovan Karadzic. Au-dessus de son bureau, une autre photo, en couleurs, le montre en treillis, attablé avec des soldats russes : « C’était en 1997, au Tadjikistan, près de la frontière avec l’Afghanistan... »

 

— DEPUIS LE SUCCÈS EN LIBRAIRIE DU LIMONOV D’EMMANUEL CARRÈRE (P.O.L, 2011), VOUS ÊTES DEVENU LA COQUELUCHE D’UNE BOURGEOISIE LITTÉRAIRE EN MAL DE FIGURE SUBVERSIVE. QUE VOUS INSPIRE CET ÉTRANGE ENGOUEMENT? ON EST LOIN DU NATIONAL-BOLCHÉVISME...

— Tout ça me fait rigoler, j’ai l’impression de vivre une gloire posthume! Je vois bien que le livre de Carrère m’a soudain rendu fréquentable. Mais si les Français me pardonnent aujourd’hui mon côté sulfureux après m’avoir voué aux gémonies, c’est seulement parce que j’appartiens au passé, et que je suis un étranger. Je viens d’un autre monde, englouti, je ne suis donc pas dangereux pour eux.

Le fait est que beaucoup de Français voudraient vivre la même chose que moi ou l’écrire, mais qu’ils n’osent pas. En lisant justement la chronique de Patrick Besson prenant la défense de Frédéric Taddeï, violemment attaqué pour sa liberté décrit, j’ai eu l’impression que le débat était toujours plus verrouillé en France.

 

— BESSON ET TADDEÏ, DEUX ANCIENS DE L’IDIOT INTERNATIONAL, COMME VOUS. ÊTES-VOUS FIER D’AVOIR CONTRIBUÉ À L’AVENTURE DE L’IDIOT INTERNATIONAL ?

 

— C’est drôle, quand je pense à l’histoire de L’Idiot international, tous les copains qui y écrivaient sont devenus célèbres : Houellebecq, Dantzig ou Nabe. Je me souviens aussi de Philippe Muray, que j’ai seulement croisé, et je suis triste d’apprendre qu’il est mort. Mais j’étais surtout ami avec Patrick Besson.

Je me souviens de cette fois où j’avais reçu un à-valoir de 120.000 francs chez Flammarion pour un petit livre, quelque chose d’incroyable pour moi, j’avais l’impression d’être payé 1000 francs la page et je me prenais pour Dostoïevski ou Balzac. Mais soudain, alors que mon livre était prêt à paraître, Nabe publie une diatribe sodomique contre Françoise Verny, mon éditrice. J’étais furieux contre lui! C’est heureusement Patrick Besson qui nous a réconciliés, même si c'est resté mon premier et dernier livre publié chez Flammarion, parce que j’ai dû choisir entre Flammarion et ses à-valoir gigantesques et la fidélité à L’Idiot. J’ai choisi L’Idiot et j’en suis finalement très fier.

Au-delà de ces anecdotes, L’Idiot, c’était surtout Jean-Edern Hallier, ce très grand écrivain que ses contemporains n’ont pas reconnu. Mais la postérité s’en charge à leur place. Je me souviens encore de lui, quand il m’appelait à 6 heures du matin alors que nous habitions, lui place des Vosges et moi rue de Turenne, c’est-à-dire tout près. Il m’ordonnait sèchement: «Limonov! Viens!» On se retrouvait alors dans un bar de la rue Saint-Antoine, où il était déjà - ou encore - à la vodka. Le jour n’était même pas levé.



— ÊTES-VOUS NOSTALGIQUE DE CETTE PÉRIODE ?



— Je ne suis jamais nostalgique. Après ça, j’ai tourné la page pour m’engager au côté des Serbes dans les Balkans. Cette époque parisienne m’apparaît comme un bon vieux temps, certes, mais définitivement mort. Pourtant, si je voyais rentrer Patrick Besson maintenant, je crois que je le serrerais dans mes bras.



— OUTRE VOTRE ENGAGEMENT AVEC LES SERBES, VOTRE RÉPUTATION SULFUREUSE TIENT AUSSI À VOTRE AMITIÉ AVEC JEAN- MARIE LE PEN. VOUS ASSUMEZ ?



— Jean-Marie Le Pen était un homme très sympathique, que j’ai croisé régulièrement. Je me souviens notamment de ce jour, dans sa villa de Montretout, où il m’a présenté ses trois filles, parmi lesquelles Marine. D’ailleurs, j’avais offert un livre à Le Pen, on le voit sur une photo à mon côté, où il tient ce livre entre les mains. Une autre fois, je lui ai présenté Vladimir Jirinovski. Peut-être peut-on dire en effet que je suis un peu nostalgique de cette période.



— EN PARLANT DE JIRINOVSKI, VOUS ÊTES MAINTENANT DANS DES CAMPS OPPOSÉS, MAIS ÊTES-VOUS TOUJOURS AMIS ?



— Oui, il arrive qu’on se croise encore. On se connaît très bien, même s’il est maintenant du côté du pouvoir. À l’époque, il était très radical, mais il a été perdu par son amour du bon vin et de la bonne chère. Le secret, c’est qu’il a vieilli et qu’il est mécontent de son destin : lui qui rêvait d’être président, il finit sous le joug de Poutine. Mais quand je l’ai rencontré en 1992, c'etait autre chose : il habitait un appartement aux vitres cassées dans lequel on se promenait
en manteau pour résister au froid. J’ai même été ministre de l’Intérieur dans son shadow cabinet...



— JIRINOVSKI A DONC PRÉFÉRÉ SORTIR DE L’OPPOSITION, ALORS QUE VOUS VOUS Y COMPLAISEZ. D’AILLEURS, POURQUOI MANIFESTEZ- VOUS TOUS LES 31 DU MOIS ?



— C’est devenu une tradition de manifester tous les deux mois, pour exiger le respect de l’article 31 de la Constitution, article qui garantit précisément le droit de manifester pacifiquement. Et depuis quatre ans que nous luttons pour faire respecter ces libertés que le pouvoir ignore, nous nous heurtons à sa répression.



— QUEL TYPE DE RÉPRESSION ?



— Généralement, nous sommes arrêtés et jetés sous les verrous pour des périodes aléatoires, qui peuvent durer jusqu’à quinze jours. Parfois nous sommes condamnés à payer des amendes, 15.000 roubles [375 euros] pour moi en janvier par exemple. Cela ne paraît pas gigantesque, mais l’effet cumulé est très pervers : aujourd’hui, je suis interdit de sortie du territoire russe parce que je suis redevable de 600.000 roubles [13.800 euros]. Et je ne vous parle pas de mes biens confisqués un nombre incalculable de fois.



— AVEC TOUTES CES ENTRAVES, EST-IL ENCORE POSSIBLE DE FAIRE DE LA POLITIQUE EN RUSSIE AUJOURD’HUI ? ON A L’IMPRESSION QUE VOS MANIFESTATIONS SONT DU SPECTACLE. QUEL EST VOTRE PROGRAMME POLITIQUE? EN AVEZ-VOUS UN ?



— C’est très simple, nous nous battons pour la tenue d’élections libres, que nous serions certains de remporter si elles avaient lieu. Mais nous vivons dans un État policier, qui persécute nos militants. Nous avons essayé de faire enregistrer le Parti national-bolchevique (PNB ou nazbols) puis "L’Autre Russie", qui lui a succédé. Cinq fois, cela nous a été refusé, sous des prétextes kafkaïens, pour nous empêcher de participer aux élections. Ce pouvoir ne dit jamais la vérité, c’est notre héritage byzantin.

Dans le fond, nous sommes populistes, en ce sens que nous voulons répondre aux attentes du peuple. Et ce peuple, à 90%, désire revenir sur les privatisations : il veut renverser entièrement ce système et se débarrasser des oligarques. Ensuite, nous réclamons l’indépendance de la Russie. Mais pas sur des bases de séparatisme ethnique. Nous sommes en fait dans un état d’esprit soviétique.



— QUELLES SERAIENT LES PREMIÈRES MESURES QUE VOUS PRENDRIEZ SI VOUS ARRIVIEZ POUVOIR DEMAIN ?



— La première chose que je ferais serait de changer tous les juges des Cours suprême et constitutionnelle. Aujourd’hui, nous sommes totalement soumis à leur arbitraire. Il faut les remplacer par des activistes des Droits de l’homme ou des avocats honnêtes et professionnels, qui ne manquent pas en Russie. Moi au pouvoir, des élections seraient immédiatement organisées pour élire ces représentants.



— LES DÉMOCRATIES OCCIDENTALES SONT UN MODÈLE POUR VOUS... CELA NOUS AVAIT ÉCHAPPÉ EN VOUS LISANT !



— Le problème du mot «démocratie», c’est qu’il est usé. Nous, nous sommes pour la séparation des pouvoirs, l’indépendance des médias et de la Justice. C’est-à-dire une Justice libre, sans obligation aucune vis-à-vis de l’État. Je suis certain que nous pouvons atteindre ces objectifs. À l’époque des nazbols, l’un de nos slogans préférés était : "Nous pouvons réussir là où Lénine a réussi !"



— VOUS ADMIREZ LE RÉGIME BOLCHEVIQUE, MAIS ÊTES-VOUS MARXISTE-LÉNINISTE ?



— Non, je suis socialiste, sans être marxiste. Mon régime idéal, c’est plutôt une application de l’anarchisme de Bakounine et de Proudhon, en fait de tous les penseurs socialistes pré-marxistes.

Mais au-delà des grandes idées, il ne faut pas oublier que le Parti, ce sont essentiellement des militants : des hommes et des femmes vivants, des ouvrières, des académiciens ou des fils de famille. Cette diversite inouïe est une réalité que je constate à chacun de nos nouveaux procès, quand j’entends les juges énumérer les professions de nos militants condamnés à la prison ou aux camps de travail.

Et face à nous, je vois 2 000 familles possédant chacune plus de 100 millions de dollars, je vois les 131 milliardaires russes officiellement recensés. Dans une telle situation, le recours au socialisme ne se discute pas.



— VOUS VOUS RÉCLAMEZ DES GRANDS PENSEURS DE L’ANARCHIE. ET PARMI LES GRANDS PERSONNAGES HISTORIQUES LEQUEL VOUS INSPIRE ?



— Personne. Ma pensée profonde est qu’il faut seulement suivre son destin. Sans fausse modestie, je peux affirmer que je réfléchis moins que nécessaire. Je me fie à mon très bon instinct politique, et tout va bien. Je ne me préoccupe pas des comparaisons historiques, Emmanuel Carrère le fait pour moi. Mais ceux qui comptent principalement pour moi, ce sont les grands du XXe siècle, comme Trotski, cet immense organisateur.



— DANS L'UN DE VOS LIVRES, VOUS VOUS COMPAREZ POURTANT À CÉSAR...



— Ah, ah! Je ne me prends pas pour César, sauf dans ce sens : il faut être son propre maître à penser, et pour cela il faut agir. César, quand il écrit La Guerre des Gaules, parle de ce qu’il a fait et de ce qu’il a vu. Moi, je suis pareil : je pense à ce que je vais faire, après je passe à l’action et enfin j’écris sur ce que j’ai fait.



— ET VOTRE AVIS SUR STALINE ?



— Par principe, je refuse de répondre à cette question parce qu’en Russie, on lui compare trop souvent les hommes politiques pour les discréditer. C’était un tyran, on le sait, mais qui a réussi, parce qu’il a eu la chance d’être l’un des chefs victorieux de 1945.

Je sais qu’à Paris, j’irritais souvent les Français avec mes remarques sur Staline : mais vous-mêmes, vous avez eu Napoléon, qui a fait périr 1 million de Français dans ses guerres, après tout. Et je me souviens, moi, de tous ces chefs militaires du XXe siècle qui ont pris le pouvoir en uniforme et dont on ne parle pas, Eisenhower, de Gaulle, qui a quand même fait un coup d’État latino-américain en 1958, et tous les autres maréchaux. On reproche à Staline d’avoir tué en masse, mais la question du jour n’est pas du tout celle-là. Pourquoi tuer, en effet? C’est démodé de tuer. Si l’on est pragmatique, il vaut mieux mentir, comme Poutine.



— C’EST PEUT-ÊTRE POUR CELA QUE VOUS TRAITIEZ SOLJENITSYNE DE «VIEUX CON» LORSQUE L’OCCIDENT L’ADULAIT POUR S’ÊTRE ATTAQUÉ AU MENSONGE SOVIÉTIQUE? AVEZ-VOUS CHANGÉ D'AVIS ?



— Je pense toujours que Soljénitsyne a été utilisé par l’Occident contre l’URSS, pour détruire le communisme, ce qui est très grave. Mais je reviens quand même en partie sur ce que j’ai dit : je considère que Soljénitsyne était un écrivain très important, l’un des derniers grands panslaves. Malheureusement pour lui, il est arrivé trop tard.

Quand il est mort, l’Ukraine, la Russie et la Biélorussie étaient définitivement séparées. J’ai compris moi-même que le panslavisme était une illusion pendant les guerres de Yougoslavie où les Serbes et les Croates, qui ont à peu près douze mots de vocabulaire différents, se massacraient les uns les autres. C’est seulement une idée du XIXe siècle.



— POURTANT, BEAUCOUP DE VOS COMPATRIOTES SEMBLENT REVENIR AUX IDÉES DU XIXe SIÈCLE : PANSLAVISME, TRADITIONALISME RELIGIEUX... LA RUSSIE, C’EST AUSSI L’ORTHODOXIE : SELON VOUS, FAUT-IL S’EN DÉBARRASSER ?



— Non, c’est une tradition russe. Mais nous avons le même problème qu’en Europe : les églises sont vides. Plus personne ne croit aux cérémonies, et les édifices religieux sont remplis seulement à Pâques et à Noël. Il est très difficile de trouver des gens en Russie qui croient vraiment en Dieu. Le peuple croyait seulement à la liturgie, mais il a oublié.



— POURTANT, VOUS QUI AVEZ ÉTÉ CLOCHARD A NEW YORK ET ÉCRIVAIN DÉSARGENTÉ A PARIS, VOUS AVEZ PU OBSERVER LES FAILLES DU RÊVE OCCIDENTAL. ON NOUS DISAIT QUE LES ÉGLISES ALLAIENT SE VIDER ET LES CADDIES SE REMPLIR.

OR, PENDANT QUE LES CADDIES SE VIDENT, LA PAUVRETÉ EXPLOSE EN EUROPE. COMMENT INTERPRÉTEZ-VOUS LA CRISE ÉCONOMIQUE QUE TRAVERSE NOTRE CONTINENT ?



— La crise européenne exprime une crise de civilisation générale : la fin du progrès menace toute l’humanité. Aujourd’hui, les ressources de la Terre ne sont plus suffisantes pour satisfaire la frénésie de consommation des 7 milliards d’êtres humains. Et l’Europe devient une bouée de sauvetage pour les damnés de la terre, comme ce pauvre vieux Le Pen l’avait vu, lui qui parlait avant tout le monde, mais si maladroitement, du problème de l’immigration.



— SI LE PROBLÈME FONDAMENTAL EST L’ÉPUISEMENT DES RESSOURCES, PRÉCONISEZ-VOUS LA DÉCROISSANCE ?



— Absolument. J’ai répété de nombreuses fois dans la presse russe qu’il fallait arrêter le progrès !



— CELA N’EMPÊCHE PAS CERTAINS PEUPLES DE CROIRE ENCORE AU PROGRÈS, NOTAMMENT DANS LE MONDE ARABE, OÙ UNE VAGUE DÉMOCRATIQUE A RENVERSÉ DES RÉGIMES DESPOTIQUES QUE L’ON CROYAIT INAMOVIBLES. QUEL REGARD PORTEZ-VOUS SUR LES DIFFÉRENTS «PRINTEMPS ARABES»?



— Je ne veux pas globaliser. Il faut distinguer l’Égypte et la Tunisie d’une part, où les révolutions ont été accomplies par le peuple, et la Libye et la Syrie d’autre part, où les révoltes ont été provoquées. Il s’agit, dans le second cas, de guerres fomentées ou soutenues par les pétro-monarchies, les États-Unis et l’Europe. Ce n’est pas un hasard si cette guerre à mort est livrée contre les derniers États socialistes.

En Libye, le régime de Kadhafi était socialiste, en Syrie comme en Irak, c’était le parti Baas, et je ne peux pas ne pas penser à la Yougoslavie. Les États-Unis sont un pays à la pensée politique très primitive : ils ont commencé par lutter contre le communisme et veulent maintenant exterminer le reste. Je trouve ignoble cette appellation d’«Axe du Mal» qui permet d’englober tous leurs ennemis. Dans ce contexte, ne nous étonnons pas que l’islam devienne le drapeau des parias et des humiliés.



— PENSEZ-VOUS QUE L’ISLAMISME EST AUJOURD’HUI UNE MENACE SÉRIEUSE. Y COMPRIS EN RUSSIE ?



— C’est un vrai danger, mais ici la situation est particulière. Moi-même, je suis respecté par les musulmans du pays, parce que je soutiens l’idée d’un nouveau fédéralisme : donner à certaines régions de la Russie la possibilité de vivre selon la charia. Il faut peut-être préciser le contexte de la Russie : nous avons deux islams, le vieil islam tatar qui n’est pas extrémiste, et la tradition islamique d’Asie centrale, laquelle n’est pas agressive. Il y a encore la situation du Caucase où l’islam est utilisé par les nationalistes locaux pour parvenir à leurs fins.



— VOUS PARLEZ D’AUTORISER LA CHARIA, MAIS SI DEMAIN, À MOSCOU MÊME, ON VOULAIT L’APPLIQUER ?



— Pour l’instant, je ne suis pas le chef de l’État, je laisse ce problème à Poutine! Officiellement, il y a 2 millions de musulmans à Moscou, mais en réalité ils sont beaucoup plus nombreux. Je pense qu’ils sont 6 millions. Nous avons une frontière ouverte avec l’Asie centrale : 2 ou 6 millions, qu’est-ce que c’est pour ces peuples indénombrables? Les Kirghizes, les Ouzbeks viennent en masse chercher du travail à Moscou, et l’on peut voir dans le quartier des vieilles mosquées des dizaines de milliers de musulmans en train de prier dans la rue. Ça monte parfois jusqu’à 50 000 personnes. Il faut voir les vidéos, c’est impressionnant.



— EN QUOI CELA VOUS POSE-T-IL UN PROBLÈME ?



— Pour l’instant, c’est un islam très modéré, mais le jour où l’islam salafiste du Caucase va se réveiller, ce sera une autre paire de manches. Aujourd’hui, ça commence à bouger : il y a une dizaine de mosquées où les prédicateurs salafistes ont de l’influence, et les jeunes Tatars sont en train de s’islamiser.



— POUR CONCLURE SUR UNE NOTE PLUS PERSONNELLE, LE LIVRE DE CARRÈRE, LIMONOV, VIENT D’ÊTRE TRADUIT EN RUSSE. CELA CHANGE-T-IL QUELQUE CHOSE POUR VOUS ?



— Pour l’instant, non. Je suis déjà très connu ici pour mes activités politiques et le peuple n’a peut-être pas besoin de ce livre pour me juger. Cela dit, alors que j’ai essayé toute ma vie de faire un mythe de moi-même, je crois que c’est Carrère qui y a le mieux réussi.

Ça me rappelle Régis Debray : quand je suis arrivé à Paris, j’étais impressionné par son personnage, par son passé d’ancien guérillero, et j’ai découvert un universitaire terne, qui portait un costume gris. J’ai été déçu, il était tellement banal. Mais de même que sans lui, Che Guevara serait resté un obscur chef de guérilla, inversement, Debray sans le Che ne serait personne. C’est un peu le pacte qu’il y a entre Carrère et moi.

Attention cette interview date de 2013. IL faut la resituer dans son contexte historique, avant les évènements de Crimée et du Donbass. 

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Limonov invité d'une Ecole de Journalisme de Moscou

Edouard Limonov invité et interrogé par les élèves d'une école de journalisme de Moscou.

 Compte-rendu de Valentine Putintceva, le 10 Décembre 2013 

Juste avant l'arrivée d'Edouard Limonov , très exitée, j'ai  revérifié les batteries dans l'enregistreur... et soudain, la porte s'est ouverte : l'écrivain de renommée mondiale, et homme politique anti-régime est entré, accompagné de plusieurs gardes du corps.

A peine arrivé,  Edouard Limonov s'est demandé pourquoi il était invité ici.  Et face aux futurs journalistes assis devant lui, il a commencé à parler, sans attendre les questions.  

- J'ai écrit mon premier article imprimé en 1975, quand je me trouvais à New York en  commençant à travailler  dans le journal émigré "La Nouvelle Parole Russe". Cela n'a duré qu'un an et demi, parce que mes articles étaient non-standard, à contre-courant. Ils  ont été repris à l'époque par la presse soviétique, et c'était inexcusable pour les dirigeants du journal. 

Un des articles était intitulé "Frustration" : le sentiment ressenti par des nombreux  immigrants de l'Union soviétique. 

D'un point de vue "journalistique officiel", c'était tout à fait scandaleux, car ces vérités-là faisaient peur à la presse américaine.  Ce qu'on lisait alors, c'était des articles stéréotypés sur le manque de liberté en URSS, et combien la vie était merveilleuse dans le "Bel Occident Libre". 

En fait j'avais découvert à New-York qu'il y avait pas mal de Russes qui étaient mécontents.  Certains essayaient même de rentrer au pays. J'ai trouvé ça intéressant . 

C'est quoi le journalisme ? Ca devrait être un reflet de la société.  Il me semblait que nous devions montrer ce que la société est vraiment.

J'ai essayé d'écrire tout cela, et en anglais. Un jour, je suis allé au  "New York Times"  prendre un rendez avec Charlotte Curtis, qui dirigeait la page «Where» (soit disant ouverte à tous les points de vues), c'est à dire la page où des opinions non standard pouvaient été placées. 

  Ce jour là, j'ai vu Salvador Dali. Il était assis dans la salle d'attente, attendant son tour. Il était venu se plaindre d'un article.  

- Y a  t-il eu des situations où l'article n'était pas autorisé du tout? 

- «The New York Times» ne voulait pas publier des articles du genre de ceux que j'écrivais. Alors, moi et quelques autres journalistes nous sommes regroupés, et en 1976, nous avons organisé une manifestation en nous enchaînant devant le «New York Times». 

C'est ainsi qu'a commencé ma carrière de journaliste, j'ai ensuite écrit dans de nombreux journaux, par exemple, en français (lorsque j'ai commencé à vivre à Paris) . J'ai aussi travaillé pour des journaux serbes et néerlandais, pour un grand nombre de jeunes magazines français - combien, je ne me souviens plus .

 Dans un magazine français, j'étais un membre du comité de rédaction et j'écrivais des chroniques. Un journal  à la fois très populaire et scandaleux :  L'Idiot International.    Il sortait toutes les deux semaines, se composait de huit pages grand format, comme les journaux à l'ancienne. 

Il était distribué dans les lycées, les facs, dans la rue, les kiosques.  Nous mettions en lumière tout le linge sale que les politiciens ne voulaient surtout pas montrer. Nous sommes à l'origine de la crise cardiaque du ministre français de la Défense (Charles Hernu). Il est vraiment mort à cause de nos articles. Je pense que c'est comme une Légion d'Honneur pour n'importe quel journal. Donc, apparemment, j'étais un bon journaliste. 

- Et "Limonka", le journal du Parti National Bolchévique  était une continuation de ce journal de Paris ? 

- "Limonka" était le plus fou de tous les journaux qui soit jamais paru en russe. Je l'ai lancé peu de temps après être revenu en Russie. Le premier numéro a été publié le 28 Novembre 1994. Par la suite, le journal a été  interdit, fermé, il a changé de nom, mais en gardant le même esprit. 

"Limonka"  se moquait de tout ce qu'il pouvait. Nous avons inventé des titres drôles et provocants, comme pour les légendes des photos.  Par exemple, nous avons publié une photo de la famille de ViktorTchernomyrdine, le premier ministre de Boris Eltsine. Qu'est-ce qu'ils étaient laids, une vraie galerie de monstres! Nous ne l'avons pas retouchée, laissée telle quelle, avec la légende: «Une  famille à cinq milliards de dollars, et vous, vous n'avez rien".  

Maintenant  "Limonka" est un objet de collection, et pas seulement en Russie. On nous a commandé d'anciens numéros d'un peu partout . Mais nous n'en avons plus à vendre. 

Et il n'y a plus de journal, aujourd'hui, pour votre parti ? 

- Maintenant, il n'y en a plus, il faut donc s'exprimer dans les journaux existants :   dans l'un, vous pouvez publier quelque chose qui ne peut pas l' être dans un autre. Je continue à écrire pour diverses publications, y compris l'Internet. En ce moment , le plus intéressant c'est le portail  «Presse Libre».   Au niveau journalistique, les années 90 étaient beaucoup plus libres. 

Maintenant, beaucoup de gens, en particulier les représentants de l'opposition libérale, vous accusent de publier des chroniques dans les "Izvestia", considéré comme le journal du Kremlin. 

- Ca, c'est l'opposition libérale! Quand ces gens-là ne vous aiment pas, tout est bon pour vous critiquer.  Au début des années 90, quand j'étais encore à l'étranger, j'envoyais mes articles aux "Izvestia", et ils les publiaient. Après le journal a été racheté par les libéraux, et ils ne m'ont plus publié. 

Je suis immédiatement allé au journal "La Russie soviétique", où j'ai écrit pendant trois ans. 

Aujourd'hui les  "Izvestia" publient également les chroniques d'un journaliste libéral, Genis. Personne ne lui reproche. Et il y en a d'autres. 

  Contrairement à ce que disent les libéraux, je ne suis pas un salarié des Izvestia, et pourtant, on m'a offert beaucoup d'argent. Mais ils réclamaient l'exclusivité; je ne voulais pas, j'ai donc refusé. Je publie des articles où je veux, et quand je veux.

Vous n'êtes pas toujours sympathique avec les journalistes... 

- Chaque journaliste veut avoir quelque chose de nouveau.  Alors, en interview, ils essaient parfois de vous faire dire des choses qui les arrangent . Avec un  homme comme moi, c'est inutile d'essayer.

 Et la technique des photographes ! Ils se mettent parfois sur le sol et commencent à flasher, parce que si vous faites une prise de bas en haut, celui qui est photographié va ressembler à un idiot. 

 "Moskovski Komsomolets" (journal populiste à gros tirage) fait toujours ainsi. Quand vous voyez un homme politique avec une sale tête, sachez que le journal ne l'aime pas. 

 Le 31 Décembre, vous allez encore organiser une manifestation "Stratégie 31", sur la Place du Triomphe. Et ensuite, comment allez vous célébrer le  Nouvel An ? 

- On verra comment se passe la manif. Si je ne suis pas arrété, je reviendrai chez moi, peut-être que  les gars vont aller boire. Maintenant, je suis divorcé de ma femme, nous vivons séparément, j'ai l'habitude d'être seul. Le Nouvel An pour moi ne signifie rien.

 Quand nous étions en France, mon ancienne femme Natalia Medvedeva passait toute la nuit à faire son tour de chant au cabaret, et elle rentrait au petit matin. 

Par conséquent, j'avais l'habitude de travailler la nuit du Nouvel An. J'étais devant ma machine à écrire, et par la fenêtre, j'entendais les cris de joie dans la rue.  

Dans votre article "Prémonition de l'avenir", qui a été publié le 19 Novembre, vous avez suggéré de déplacer la capitale de la Russie dans la région du  Baïkal. Pourquoi là-bas ? 

- C'est une proposition que j'ai faite depuis longtemps, depuis 1994. Prenez une carte de la Russie, et tout deviendra clair. Moscou est sur la gauche, assez loin du centre du pays. Et le reste de la zone est vide, et c'est dommage, parce que l'équilibre géographique est rompu.

 Et le fait que Moscou est si loin de la région de Primoryé et de l'Extrême-Orient - c'est dangereux. Lorsque la Chine aura besoin d'eau , ils enverront leurs ressortissants en direction du lac Baïkal, la plus grande réserve naturelle d'eau douce au monde.  Voici le danger.

La capitale doit être situé au centre du pays. C'est ce qu'ont fait un grand nombre de pays. En outre, il y a la nécessité de développer la Sibérie, cette immense étendue  où  vivent seulement une vingtaine de millions de personnes.  

                                Valentine Putintceva, 10 Décembre 2013 

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Interview dans The Pariser - Décembre 2011

 

La correspondante à Moscou de The Pariser, Galia Ackerman a  rencontré Edouard Limonov, histoire de rétablir un semblant de vérité avec celui qui est devenu un héros romanesque sous la plume d’ Emmanuel Carrère, lauréat du prix Renaudot pour son livre éponyme.

Edouard, avez-vous lu le livre d’Emmanuel Carrère ?

J’ai lu le début et la fin et je l’ai feuilleté au milieu. Finalement, je connais ma vie, à quoi bon la relire ? Je laisse au premier venu le droit d’interpréter ma vie.`

 Vous reconnaissez-vous dans le personnage du livre ?

Carrère affirme que « Limonov » c’est moi, mais bien entendu, je suis plus complexe et plus nuancé.

Depuis quand connaissez-vous Emmanuel Carrère ? Que pensez-vous de lui en tant qu’homme et en tant qu’écrivain ?

Je l’ai connu brièvement en 1981, puis il est venu en Russie en 2007 et en 2008. Au fond, je le connais très peu. Et je n’ai jamais lu ses livres. J’aurais lu volontiers, mais il ne m’a pas donné ses livres, quand il est venu, peut-être, par modestie.

Comment expliquez-vous le succès de “Limonov” ? Est-ce un intérêt particulier des Français pour des personnages peu ordinaires, comme Céline ou Genet ? S’agit-il du désir de comprendre la Russie ?

Pendant un quart de siècle, sinon plus, la France implantait chez elle la correction politique. Au final, cela l’a transformée en un pays intellectuellement stérile, un pays où la pensée libre est de facto interdite, alors qu’un comportement libre dans la vie est considéré comme un crime.

Comme elle n’a plus ses propres héros -même perçus comme des anti-héros, car les vieux sont morts et les jeunes sont écrasés dès leur enfance, voilà que les Français observent à travers un trou de serrure, avec horreur et admiration à peine cachée, un héros venu d’ailleurs.    D’autant plus que ce héros avait vécu chez eux, il ne leur est donc pas totalement étranger, il comprend leurs catégories mentales…

L’intérêt pour la Russie n’a rien à voir avec l’engouement pour ce livre, même si Carrère lui-même y croit. Non, il s’agit de l’intérêt pour la vie d’un homme interdit. Interdit en France.

À la fin du livre, Carrère vous montre vaincu, mais  n’ayant pas capitulé. Il imagine votre vieillesse quelque part en Asie Centrale. Comment évaluez-vous vos perspectives d’écrivain et d’homme politique ? Quels sont vos projets ?

J’ai parlé moi-même à Carrère de mon projet éventuel de passer ma vieillesse en Asie Centrale. Par-ci, par-là, je l’ai également mentionné dans mes écrits. À deux reprises, j’ai déjà essayé d’agir en Asie Centrale. La première fois, en 1997, lorsque je suis parti, avec un groupe de neuf personnes, pour participer à la révolte de Cosaques à Koktchetave, au Kazakhstan, ensuite, nous avons traversé quatre pays pour arriver au Tadjikistan où je me suis lié d’amitié avec le chef guerrier Makhmoud Khoudoïberdyev et avec des officiers de la division N° 201. Et la deuxième fois, lorsque j’ai été arrêté dans l’Altaï en 2001, à la frontière avec le Kazakhstan.
J’ai toujours gardé en mémoire la phrase méprisante de Bonaparte : “L’Europe est une taupinière !” Bonaparte considérait que de vrais exploits n’étaient possibles qu’en dehors de l’Europe, d’où sa campagne égyptienne et sa tentative d’aller vers l’Inde via la Russie, il imitait Alexandre le Grand. L’Asie est passionnante. “L’Asie est une esclave avec un grain de beauté royal sur sa poitrine basanée”, écrivait le poète Khlebnikov.
Quant à mes projets, je viens de me déclarer candidat à la présidentielle, en renonçant d’ailleurs à la nationalité française. Les autorités m’arrêteront sur cette voie, mais à quel moment ? J’essayerai d’avancer le plus loin possible.

Y-a-t-il un avenir pour les jeunes gens ayant fait l’expérience des “natsbols” -nationaux-bolcheviks, votre parti interdit  ?

Ils sont les seuls à avoir un avenir. Ils sont intrépides, bien préparés à la lutte politique dans un état policier, et cela leur donne de gros avantages. Les futurs hommes politiques de la Russie sortiront uniquement de notre milieu.

Croyez-vous que Poutine restera douze ans au pouvoir ? Faut-il s’attendre à une révolution ou à un coup d’état en Russie ?

Ces douze ans supposés sont le produit de la peur, de l’apathie et du fatalisme de l’intelligentsia et des journalistes russes. En réalité, l’opposition a déjà obtenu la victoire morale, car Poutine ne jouit plus de soutien dans la société. Seuls les fonctionnaires, les services secrets et les vieillards séniles qui gobent des médicaments à en vomir, le soutiennent.
Le coup d’état ressemble toujours à une révolution, et la révolution, à un coup d’état. Nous ferons ce qui marchera le mieux.

Malgré votre alliance tactique avec les démocrates, j’ai l’impression que vous ne partagez pas les valeurs occidentales - je parle plutôt de la démocratie traditionnelle et des droits de l’homme que des valeurs de la société de consommation. Quelle voie voyez-vous pour la Russie ? Peut-elle trouver une voie particulière ?

La tradition de plus en plus ancrée dans le monde, en Inde, par exemple, c’est l’alternance du pouvoir et l’indépendance de la justice. Cette tradition n’est pas seulement occidentale, elle est l’apanage de toute l’humanité. Je partage cette tradition-là. Je suis pour les élections libres, pour l’électivité de toutes les branches du pouvoir. Depuis 1994, je propose d’élire même les chefs de la police et les juges, de sorte que je suis plus démocrate que nos démocrates locaux. Je suis plus brillant qu’eux, c’est ma faute, je la reconnais, mais je suis plus moderne et plus honnête.Chaque grand pays, et d’autant plus la Russie, un pays-civilisation, a sa propre voie de développement. À l’Inde, sa voie, à la Chine, la sienne, et à la Russie, idem. Mais les principes restent universels : libertés civiques, libre expression des citoyens lors des élections libres. Pour l’instant, on n’a inventé rien de mieux.

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Voici un reportage de la revue russe OGONIOK, qui permet de mieux comprendre la Russie d'aujourd'hui. Et ce que Limonov aime en elle. 

Alla Levouchkina vient de fêter ses 87 printemps. À son âge, cette chirurgienne de Riazan fait plus de cent opérations par an.

 En juin 2014, Alla Levouchkina a été décorée du prix médical Vocation, le plus prestigieux du pays. Lors de la cérémonie, quand la chirurgienne est montée sur scène, l’auditoire, constitué des plus éminents médecins de Russie, s’est levé d’un coup et a couvert Alla d’applaudissements. « Je me suis sentie toute penaude, confie la chirurgienne. Je me disais : mais qu’est-ce que j’ai fait pour ça ? ».

Voilà 63 ans qu’Alla Levouchkina pratique le métier de chirurgienne. « Jeune, je voulais devenir géologue, raconte-t-elle. J’aimais faire de grandes randonnées, surmonter des obstacles. »

Alla change d’avis à la lecture des mémoires de Vikentiï Veressaev, médecin militaire lors de la Première Guerre mondiale. « Ce livre m’a tellement impressionnée que j’ai décidé de tenter le concours de la faculté de médecine de Moscou », se souvient-elle. La jeune fille passe les épreuves haut la main. Et entre, en 1945, en première année de médecine.

Quand on l’interroge sur ses années estudiantines, elle répond : « On n’avait pas grand-chose à se mettre sous la dent. » Le pays sortait tout juste d’une guerre meurtrière, et les produits alimentaires manquaient cruellement.

Les jeunes avaient droit à une soupe gratuite par jour – trop peu pour calmer la faim. Les étudiants en médecine recevaient également une bouteille d’alcool par mois, qu’ils échangeaient sur le marché contre une miche de pain.

« Nous avons survécu parce qu’au foyer, nous partagions nos ressources », souligne Alla Levouchkina. La jeune fille recevait des patates de ses parents qui vivaient à la campagne, d’autres étudiants recevaient du gruau et de la viande. Les jeunes mettaient en commun leurs aliments et cuisinaient pour tout le monde. « Je me souviens, un jour, une fille a reçu un colis avec une brème – pour nous, c’était la fête !, raconte Alla. Nous avons mangé de ce poisson pendant une semaine, puis nous avons préparé une soupe avec les restes ! »

         "Staline, nous l’aimions énormément"

Quand on demande à la chirurgienne quels sont ses souvenirs de jeunesse les plus marquants, elle s’exclame : « Les manifestations sur la place Rouge ! » « C’était tellement beau, tellement joyeux, se rappelle Alla Levouchkina. Nous marchions devant le Mausolée en criant : Staline, regarde-nous ! »

La chirurgienne se souvient parfaitement du chef de l’État soviétique. « Il se tenait en simple veston, agitant la main face à nous, et chacun était certain que c’était lui et personne d’autre qu’il regardait droit dans les yeux », raconte Alla.

Que pense-t-elle du « Petit père des peuples » ? « Nous l’aimions énormément, répond-elle sans hésiter. C’était un homme extraordinaire. Il a su relever le pays après la guerre, il a fait baisser les prix des aliments… en troisième année de fac, nous pouvions déjà acheter des petits pâtés pour 40 kopecks : le prix d’un trajet en tram. »

Pour s’offrir ces douceurs, les jeunes économisaient sur les tickets et voyageaient en resquilleurs. Les contrôleurs les amenaient à la police, où les agents les réprimandaient gentiment. « Vous avez encore mangé votre argent ? Filez en cours, et qu’on ne vous y reprenne plus ! : voilà ce qu’ils nous disaient », s’amuse aujourd’hui Alla.

Les répressions staliniennes ? « Bien sûr que nous le savions, affirme-t-elle. Mon oncle a été emprisonné pour avoir raconté une histoire drôle. Il n’y avait pas une famille dont un membre n’aurait pas été réprimé. Et pourtant, on trouvait un portrait de Staline dans toutes les maisons. Nous comprenions tout ce qui se passait, mais nous pensions que Staline, lui, n’était pas au courant. »

Quand Alla Levouchkina a été diplômée de médecine, elle savait déjà opérer les appendicites et les ulcères. Elle se souviendra toujours de son premier patient, à qui elle a fait une trachéotomie. « Soudain, il s’est mis à tousser, j’ai vu son sang sur le plafond, et je me suis dit que j’avais choisi un métier bien sanguinaire ! »

Après ses études à Moscou, la jeune chirurgienne est repartie pour sa Riazan natale, où elle a rejoint l’aviation sanitaire. « Les médecins expérimentés ne mouraient pas d’envie de parcourir la région en hélicoptère, raconte-t-elle. Ça les arrangeait de me confier ces tournées. » Alla y a travaillé pendant 30 ans. « J’aimais beaucoup ça », confie-t-elle.

Un jour, la jeune femme a dû opérer un patient dans sa remise. « Il s’était accidentellement tiré une balle dans la poitrine, et j’ai dû lui recoudre le thorax sur place, il n’aurait pas résisté au transport », raconte-t-elle. L’homme a survécu et s’est rétabli rapidement.

Une autre fois, Alla a dû atterrir en pleine forêt au milieu d’une meute de loups. « Le pilote ne voulait pas se poser, il avait peur pour moi, mais je lui ai dit de le faire, et tout s’est bien passé. Une voiture est venue me chercher, et je suis rentrée saine et sauve », se souvient la chirurgienne.

      « Tout faire avec les mains »

Alla Levouchkina ne cache pas que ce sont les défis qu’elle aime le plus dans son métier. Quand l’hôpital où elle travaillait a été invité à suivre des cours de proctologie à Moscou, elle fut la première à poser sa candidature. « À l’époque, les spécialistes en proctologie manquaient, se souvient Alla. Les médecins ne voulaient pas se spécialiser sur cette partie du corps, surtout que les opérations étaient très difficiles : il n’y avait pas d’instruments, il fallait tout faire avec les mains. »

Alla a appris ce nouveau métier, qu’elle continue de pratiquer, brillamment, jusqu’à aujourd’hui. Dans l’hôpital n°11 de Riazan, où elle pratique depuis plusieurs années, la foule ne désemplit pas au département de gastro-entérologie : tout le monde veut voir Alla. « Ils veulent tous que ce soit moi qui les opère. Pourquoi ? C’est à eux qu’il faut le demander », commente-t-elle.

Nina, une patiente de l’hôpital, explique : « Je ne voulais me faire opérer que par le docteur Levouchkina. Elle a une grande expérience, et les gens ne disent que du bien d’elle. » Nina n’est pas rassurée. Elle est déjà sur la table d’opération et attend d’être opérée dans l’heure. « Mais de quoi as-tu peur ?, lui demande la chirurgienne. Il y en a à peine pour trente minutes de travail : tu vas t’endormir et puis tu te réveilleras en pleine santé. Souris un peu ! ». Nina subit son anesthésie et s’endort. Une infirmière apporte à la chirurgienne un fauteuil à roulettes, afin qu’elle puisse travailler assise. « Votre carrosse, Madame ! », lui dit-elle en souriant.

« Malgré son grand âge, Alla a la main ferme », insiste son assistant, Vladimir Dobrynine. Nous faisons près de 150 opérations par an, et l’année dernière, nous avons eu une mortalité zéro. » En proctologie, les interventions chirurgicales ne sont généralement prescrites que dans les cas graves, comme les cancers, et une mortalité nulle a effectivement de quoi surprendre.

Rien d’étonnant, en revanche, à ce qu’Alla Levouchkina se fasse en permanence arrêter par des passants dans la rue. « Vous ne vous souvenez peut-être plus de moi, mais moi, je me porte très bien : je suis vivant ! », lui disent-ils. « Souvent, les gens m’embrassent, raconte le médecin. Je suis toute petite, je fais 1m50 : ils me prennent facilement dans leurs bras ! » Un ancien patient l’a même serrée si fort dans ses bras, un jour, qu’il lui a cassé une côte !

Alla le prend bien. Elle confie prier chaque jour pour ses patients. « Je suis devenue croyante à 60 ans, explique-t-elle, avant, j’étais une athée convaincue. »

Jeune, Alla s’intéressait à la philosophie. Elle a lu un jour chez  Marx que la vérité absolue ne peut être appréhendée. « J’ai commencé à m’interroger sur ce que c’était cette vérité absolue, et c’est ainsi que j’ai retrouvé ma foi », explique Alla. Depuis, elle va régulièrement à l’église et prie pour les malades « avec ses propres mots », pour ses proches et pour elle-même – « pour tenir encore un peu ».

Pourquoi ne veut-elle pas prendre sa retraite ? « Mon travail est très intéressant, affirme-t-elle, il faut que je puisse vaincre une maladie de plus, guérir un patient de plus », répond-elle, comme une évidence.

Alla confie avoir aussi vu, dans sa pratique, un certain nombre de guérisons miraculeuses. « J’avais une patiente très jeune, avec une tumeur dans le rectum. Elle était inopérable, mais j’ai quand même essayé. Je l’ai opérée et elle s’est rétablie. Je ne comprends toujours pas comment ni pourquoi. Je la connais, elle est toujours en vie, ses enfants sont grands, aujourd’hui. »

L’autre raison pour laquelle Alla Levouchkina n’abandonne pas son poste est financière. « J’ai un neveu infirme que je dois soutenir », explique-t-elle. Alla, jamais mariée, n’a pas eu d’enfants. Sa famille, ce sont ses sept chats. « Je dois les nourrir, dit-elle, je n’ai pas le choix : il faut que je continue à travailler. » Sans oublier les oiseaux qui volent devant ses fenêtres : « Je vois bien qu’ils ont faim : eux aussi, je leur donne à manger ! », dit-elle. La vieille dame sourit – et on la voit enfant. « Est-ce qu’on peut nourrir tous les oiseaux du monde ? », lui demandons-nous. « Probablement que non, répond-elle. Mais on peut essayer. »

                                         Source : Natalia Radoulova, Ogoniok

Traduit par : publié par Le courrier de Russie - Mercredi 20 août 2014

 

 

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